La faculté d'apprendre




   Sans qu'il soit tout à fait un voyageur sans bagage, tout homme se fait à partir de presque rien — en apparence. Mais il possède profonfément inscrit dans son patrimoine héréditaire, ce fruit essentiel de son évolution culturelle : la possibilité d'apprendre.

   C'est grâce à cette faculté unique, irremplaçable, que la culture passe d'un individu à un autre, d'une génération à la suivante. Selon un processus qu'il est difficile de reconstituer dans sa genèse, mais qui finit par se comparer à une sorte de codage aussi efficace que celui des acides nucléiques qui portent les caractères biologiques de notre hérédité.

   Bien que l'examen des crânes fossiles préhistoriques révèle, outre le volume et la forme du cerveau, son cerveau sanguin et quelques éléments nerveux, il est impossible de reconstituer ce qui a pu se passer, biologiquement, lorsque est apparue chez l'homme cette faculté d'apprentissage.

   Y eut-il des transformations dans les connexions nerveuses du cerveau ? Des gènes nouveaux sont-ils apparus pour remplacer ceux correspondant aux instincts et qui disparurent ? On ignorera sans doute toujours comment s'est produite cette libération essentielle qui a permis à l'homme de choisir, une fois pour toutes, le chemin du libre arbitre, en même temps qu'il disposait des moyens de transmettre sa culture.

   Sans doute faut-il admettre que notre ordinateur cérébral a acquis, à un moment donné, cette particularité unique de pouvoir « auto-modifier » son propre câblage. Ce faisant, le cerveau est devenu plus complexe, il s'est augmenté de possibilités nouvelles, dont celle d'apprendre.

   L'apprentissage va permettre à l'organisme de renouveler à un rythme infiniment plus rapide ses communications avec le monde extérieur et de réaliser des performances nouvelles bien plus vite qu'avec l'évolution biologique. Surtout, avec l'apprentissage, l'homme va disposer d'un instrument de liberté : apprendre fait partie de son dynamisme spécifique, qui le poussera toujours plus en avant, mais dans la voie qu'il choisira.

   Bien que la capacité à apprendre est, à partir d'une certaine époque, génétiquement programmée, ses réussites ne s'inscrivent pas immédiatement. Elles ne peuvent pas être transmises directement par l'hérédité. Ce serait contraire aux lois fondamentales de l'évolution biologique.

   En revanche, la réussite de l'apprentissage peut entraîner, indirectement, une modification du programme génétique, par le jeu normal des mutations et de la sélection naturelle. Si, par exemple, cette réussite fournit un avantage essentiel à l'être qui l'acquiert. Le fait, pour l'homme, de posséder à la naissance un cerveau qui soit comme un ordinateur programmable, une organisation cérébrale qui est en elle-même un reflet, une représentation du monde extérieur tel qu'il est perçu par les sens — ce fait est un avantage sélectif immense. Car cela revient, pour l'homme, à disposer d'un ensemble de structures nerveuses qui, étant éminemment « plastiques », peuvent se spécialiser, au gré de l'apprentissage, en fonction du milieu. Ce qui lui permet d'échapper aux comportements stéréotypés des animaux. À leur « déterminisme génétique ».

   La capacité que l'homme a d'apprendre, la plasticité de son cerveau l'autoriseront à tirer le meilleur parti possible de l'environnement culturel et social. Une action à double effet intervient alors, une interaction, en tous points comparable à celle qui eut lieu, à l'aube de l'humanité, entre la main et le cerveau : la culture enrichit l'homme en même temps que ce dernier, riche d'une plus grande intelligence, est à même de créer une culture plus élaborée.

   Si l'espèce humaine est une réussite remarquable sur le plan biologique, nul doute que cela vienne de ce que sa culture a évolué plus vite que ne l'a fait son matériel génétique. L'évolution culturelle est le prolongement le plus puissamment adaptatif de l'évolution biologique. Avec la culture, l'homme échappe à son passé animal et instinctif. Il devient le maître et non plus l'esclave de ses gênes.

   Il ne faut pas oublier que ces gènes, l'homme ne peut les transmettre qu'à ses descendants. Ceux de Beethoven, de Léonard de Vinci, de Lénine, qui n'ont pas eu d'enfants, ont été perdus à jamais. Pourtant, ces hommes ont eu une descendance culturelle inestimable — plus importante, est-on tenté de dire, que celle qu'ils auraient eue sous la forme de fils ou de filles.

   Transformée ou non, la culture est acquise par tout un groupe. Par l'humanité entière. Elle ne peut aller qu'en s'amplifiant, créant ainsi, de génération en génération, des différences plus fortes, à la longue, que bien des mutations biologiques. À ce point que la culture finit par faire partie de la biologie même de l'homme. Elle devient la caractéristique essentielle de notre espèce, comme le long cou est celle de la giraffe.

   Lorsque l'homme invente un outil nouveau, ce n'est pas seulement sa progéniture, mais les membres de son groupe, la civilisation toute entière, qui ne tardent pas à en être aussi solidement pourvus comme si des organes nouveaux leur étaient poussée sur le corps. Pour insister sur l'importance de ces éléments culturels. L'Anglais Richard Dawkins propose de les appeler des « mèmes », du grec mimema, « unité d'imitation » par analogie avec les gènes. Nul d'entre nous, il est vrai, ne peut transmettre à ses descendants d'autres gènes que ceux qu'il a reçus de ses parents. Tous les caractères que nous pouvons acquérir pendant notre existence, habileté manuelle exceptionnelle ou facilité à jouer de la harpe, nous ne les offrirons jamais à nos enfants dans leur berceau : les traits ainsi acquis ne se transmettent pas, c'est une loi fondamentale de la biologie.

   En revanche, l'apprentissage, l'imitation, l'exemple propagent tout ce qui ressortit à la culture, même à celle qui n'est pas notre fait. À partir d'un progrès, d'une invention, cette culture s'amplifie, alors que toutes les mutations biologiques tendent, au contraire, à se diluer au fil des générations. Ce qu'ont apporté Jésus, Galilée, Marx ou Einstein restera intact après des siècles, alors qu'auront disparu, depuis longtemps, leur souvenir biologique, leurs traits physiques, leurs caractères physiologiques, voire leur patrimoine génétique. Leur acquis, en revanche, fera boule de neige, suscitera d'autres acquis.


source : Naissance de l'homme, par Robert Clarke




 
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